From Zabor ou Les psaumes

Written in French by Kamel Daoud

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Je l’ai maintes fois vérifié. C’est ma muette malédiction. La loi de ma vie que personne ne devine. Je le dis (écris) : Quand moi j’oublie, la mort se souvient. Confusément mais abruptement. Je ne pourrais pas expliquer cela, mais je me sens lié à la Faucheuse, sa mémoire et la mienne sont reliées comme deux vases : quand l’un se vide, l’autre se remplit. Enfin, la formule n’est pas bonne. Plutôt : quand ma mémoire se vide ou hésite, la mort se montre ferme, retrouve la vue comme un rapace des airs et se permet ces vols en piqué qui dépeuplent le village sous mes yeux. Une question d’équilibre mais aussi, peut-être, l’expression d’une loi que je ne déchiffre pas suffisamment. Du coup, quand je me souviens avec netteté et que j’utilise les bons mots, la mort redevient aveugle et tourne en rond dans le ciel, puis s’éloigne. Elle tue alors un animal dans le village, s’acharne sur un arbre jusqu’à l’os ou va ramasser des insectes dans les champs alentour, à l’est, pour les croquer en attendant de recouvrer la vue. J’adore la décrire ainsi égarée. Et confirmer du même coup mon don et son utilité.

Il ne s’agit pas de magie au sens ancien du terme, mais de la découverte d’une loi, une sorte de correspondance ressuscitée. L’écriture a été inventée pour fixer la mémoire, c’est la prémisse du don : si on ne veut pas oublier c’est d’une certaine manière qu’on ne veut pas mourir ou voir mourir autour de soi. Et si l’écriture est venue au monde aussi universellement, c’est qu’elle était un moyen puissant de contrer la mort, et pas seulement un outil de comptables en Mésopotamie. L’écriture est la première rébellion, le vrai feu volé et voilé dans l’encre pour empêcher qu’on se brûle.

Que se passe-t il quand je dors ? Dieu veille peut-être en arbitre dans ce jeu. C’est le temps mort de la mort, en quelque sorte. Tout ce que je sais, c’est qu’il me faut bien compter les gens que j’ai rencontrés durant le jour ou la nuit, acheter les cahiers selon leur nombre puis écrire avant de dormir, ou au crépuscule ou même le lendemain, écrire des histoires avec beaucoup de prénoms et de folies, ou décrire jusqu’à l’hallucination n’importe quel endroit du village – cailloux, fer rouillé, toitures… Écrire, simplement, est en soi un procédé de guérison des autres autour de moi, de préservation. Autre détail : entre mon oubli et le dernier soupir d’un proche, j’ai un délai de grâce de trois jours ; j’aime y croire pour conserver ma discipline. Je peux retarder de trois jours le moment d’écrire sur une personne, jamais plus.

Cela dure depuis des années, et j’ai fini par comprendre les règles du jeu, instaurer des rites et des ruses pour aboutir à cette formidable conclusion que ma maîtrise de la langue, cette langue fabriquée par mes soins, est non seulement une aventure mais surtout une obligation éthique. Me clouant au sol du village, m’interdisant d’en quitter le territoire. Une tristesse ? Que non ! il y a dans mon exercice une forme de martyre, bien sûr, mais aussi un frisson de satisfaction muette. De tous les miens, je suis le seul à avoir entrevu la possibilité du salut en écrivant. Le seul à avoir trouvé le moyen de supporter l’absolue futilité des lieux et de l’histoire locale, le seul restaurateur possible, le commissaire de notre exposition sous les yeux de Dieu ou du soleil. Tous mes cousins, cousines, parents et voisins tournent en rond sans le savoir, s’abîment en prenant de l’âge et finissent par se marier jeunes et par se goinfrer jusqu’à la maladie. La seule consolation à leur sort est la somnolence, ou le paradis après la mort qu’ils peuplent de leurs rêves en répétant les versets qui le décrivent verdoyant et licencieux. Je suis le seul à avoir découvert une brèche dans le mur de nos croyances. J’en suis fier, il faut le dire, vigilant quant à la vanité qui me menace, confiant face aux vents. Chercher les mots justes, écrire jusqu’à contraindre les objets à devenir consistants et les vies à avoir un sens est une magie douce, l’aboutissement de ma tendresse.

J’ai presque trente ans, je suis célibataire et encore vierge, mais j’ai triomphé de nos sorts à tous dans ces lieux dérisoires. Le seul évadé. Oh oui. Bien sûr, j’ai éprouvé de l’amour pour deux ou trois jeunes filles, dont Djemila la muette que j’attends toujours et à qui je parle avec des mots rares qu’elle ne comprend pas, mais ma sexualité a lentement mué vers un devoir plus grand que la procréation. À cause de mon corps ou de ma réputation, je n’ai jamais eu l’occasion d’assouvir mon désir dans ce village si petit, et mon besoin d’étreintes a dépassé l’exigence de rebondir dans un autre corps depuis longtemps. Il n’a plus besoin de prétexte ou de support cannibale pour son baiser. Amoureux véritable, je m’épanouis dans l’immense expression de la compassion, au-delà des quelques secondes d’oubli que procure habituellement l’orgasme. Je crois bien résumer mon sort ainsi. À presque trente ans, je ne dévore pas mes enfants dans mon ventre, comme les gens le répètent, mais je sauve des vies, je les prolonge jusqu’à l’apaisement universel. Je ne suis pas stérile, mais l’usage de l’orgasme solitaire m’a fait aboutir à une sorte de liberté, m’a dessillé. Je sais qu’il est illusoire de penser posséder l’autre et que dans ce besoin se cache une duperie des dieux. Je pressens surtout que le corps d’autrui est un détournement. J’ai aimé et désiré, mais les livres m’ont ouvert d’autres portes. Le diable, Iblis, n’est pas celui qui provoque le désir, je pense, mais celui qui le trompe en lui offrant des subterfuges. Le véritable orgasme est pour lui menace, j’en suis sûr, c’est sa défaite. Je m’égare.

Aujourd’hui, là, à cet instant précis, je lève les yeux sur les murs, puis au-delà de la fenêtre sur toute la propriété, la mienne, du monde. La colline du haut, où gît le vieillard agonisant, peut être une femme qui a posé sa tête sur mon épaule. Toucher de la terre chaude, quand je me promène dans les champs, provoque un désordre sensuel en moi. Je le jure. Je connais la mécanique de l’orgasme, mais à froid, comme lorsqu’on visite un musée seul, de nuit, après la fermeture des portes. Quant à moi, je suis entré, il y a des années, en possession vigoureuse de chaque angle, chaque ombre qui joue les aiguilles d’horloge sous les pas des promeneurs. Même la vaste nuit obéit à un ou deux mots qui peuvent l’enfermer dans mes somptueuses définitions. Je peux écrire le mot “étoilée” et toute l’encre du ciel tache ma main, remonte vers mon épaule et mes yeux. Le ciel nocturne est une toison scintillante. Dieu m’a donné un pouvoir immense. Ou peut-être est-ce moi qui lui ai dérobé le sien, embusqué dans ce petit village dont il ignore jusqu’à l’existence. Bon, je voulais dire, seulement, que quand j’écris la mort recule de quelques mètres, comme un chien hésitant qui montre ses canines, le village reste en bonne santé avec ses quelques centenaires (grâce à moi) et on ne creuse aucune tombe dans le flanc ouest de notre hameau, aussi longtemps que je m’applique à la synonymie et à la métaphore. (Déterrement.) C’est un miracle qui a lieu depuis longtemps, depuis mon adolescence tourmentée et ridicule, mais que j’ai gardé secret. Pas par pudeur ou peur, mais parce que raconter cette histoire pourrait interrompre l’écriture, provoquer la mort. Et j’en serais coupable.

Je savais que je devais taire le détail de cette lutte entre moi et la décrépitude ou les maladies dégradantes et puiser ma force dans une sorte d’abnégation invisible pour ma tante Hadjer, pour mon père et pour le reste des habitants du village qui tournaient en rond autour du siphon de notre cimetière de Bounouila, à l’ouest. Mais aussi je ne voulais pas m’attirer les colères ou les jalousies que provoque tout don. (J’ai faim, mais il est indécent de manger auprès d’un mourant, non ? Et ici, j’en suis sûr, ils ne vont me servir que de la viande encore gémissante.) Les gendarmes du village pouvaient être sensibles aux accusations d’hérésie ou de sorcellerie devenues courantes à cette époque. Je devais écrire, pas discourir. Vite et bien. Fermement, comme un guide. Dans le village, peu savaient lire malgré les efforts de l’État. Les écoles étaient nombreuses mais les écoliers encore jeunes face à l’ancienne génération née avant l’Indépendance. Le secret était sauf jusqu’à une certaine limite. Dans une ou deux générations, on allait sûrement saisir le sens de ma trahison et me pourchasser. Ou m’aduler. Ceux que je devais craindre étaient les imams, les récitateurs du Livre et les grands fidèles qui habitaient pour ainsi dire la mosquée du centre d’Aboukir. Que disait en effet Dieu ? “Tandis que les poètes sont suivis par les égarés / Ne les vois-tu pas errer dans chaque vallée… / … et disent ce qu’ils ne font pas ?”

Le souci est que je n’étais pas suffisamment versé dans cette langue pour me défendre face aux attaques, je n’étais ni un médecin, ni un ancien écolier de la France, ni un ingénieur des Ponts et Chaussées. J’étais une sorte d’anomalie, paré d’un don de Dieu, qui s’exprimait hors de la langue sacrée. Que pouvait on faire de moi ? On m’ignorait ou on me saluait en baissant la tête. Mon père était trop riche pour qu’on se permette de me chasser, mais mon histoire était trop encombrante – interprétable par aucun verset – pour qu’on me déclare béni et utile. Je n’étais pas bête mais seulement discret, jalousé et mis à l’écart. Passons.

Un homme qui dit qu’il écrit pour sauver des vies est toujours un peu malade, mégalomane ou affolé par sa propre futilité qu’il tente de contrer par le bavardage. Je ne l’affirmerai jamais, mais je peux au moins raconter comment j’ai fini par en être convaincu. (Déterrer. Cela se voit à l’œil nu : des morceaux, des poignées de nuit tombent au bas du lit, en pelletées ou sous forme de hannetons. La pierre tombale retrouve les formes de l’oreiller. Toutes les mauvaises herbes se rétractent et se révèlent être du tissu imprimé, celui de la couverture glissante avec son motif de tigre devenu gribouillis. Au fond du trou, le vieillard a un corps d’enfant et des jambes recroquevillées. Ma main s’agite plus vite sur le cahier et c’est une façon d’écarter encore plus de terre, de repousser les cailloux. Le papier est presque humide, de sueur ou de reste de pluie. Il sent la tourbe. Pourquoi je ne ressens rien en présence de cet homme alors que je lui parle depuis des années dans ma tête, toutes les nuits ? Pourquoi ?) Je sais que c’est moi qui suis la cause de l’augmentation du nombre de centenaires dans notre village, et non la nourriture devenue disponible après l’indépendance. Je sais que j’ai repoussé des trépas en décrivant, longuement, des eucalyptus puissants et des patiences de cigognes sur nos minarets, ou même des murs ; je sais que mes cahiers sont des contrepoids discrets et que je suis lié à l’œuvre de Dieu. On peut le prier en le regardant dans les yeux et pas seulement en courbant l’échine. Énigme de ma propre vie, né pour conjurer et repousser, dans le noir atelier de ma tête, la plus ancienne puissance. Que préciser de plus ? Mon véritable nom, peut-être (j’aurais dû commencer par son histoire, l’histoire de ce nom) : Zabor. Pas le nom que m’a donné mon père, jeté négligemment, j’en suis sûr, pendant qu’il aiguisait des couteaux ou dépeçait son centième mouton de la semaine, mais mon véritable nom, né du son que provoqua le heurt de ma pauvre tête d’enfant sur un fond caillouteux quand je fus repoussé violement par mon demi-frère, derrière notre maison en haut de la colline, avant qu’il ne perde l’équilibre à son tour et bascule dans un puits sec. Il prétendit plus tard que je l’avais sciemment culbuté pour le tuer et ce mensonge changea ma vie. J’avais quatre ans et j’en garde encore la longue cicatrice, qui va de mon sourcil droit jusqu’au sommet du crâne, le souvenir du ciel devenu un trou blanc, mes cris et la corde que m’a jetée ma tante Hadjer pour me hisser en pleurant toutes les larmes de son corps sec. Mon prénom secret résonna longtemps comme un métal, persista en écho puis se déclina en une répétition de deux syllabes : « Za-boooooor » alors que du sang coulait dans mes yeux et de mon nez. C’est en l’écrivant pour la première fois, vers mes cinq ans, que j’ai découvert le nœud entre le son et l’encre, et cette parenté fabuleuse qui me fit rêver, plus tard, de l’inventaire de toutes les choses dans notre village. Je ne connaissais pas le mot « sommaire » mais je pense que c’est l’essence première de la langue, la comptabilité du possible. Étrange miroir que son propre prénom, d’ailleurs, cétait comme découvrir son animal totem ou s’agripper à la branche d’un arbre très haut. Cela ressemblait à une pièce de monnaie ancienne que je tournais dans ma main. C’est dire qu’il ma fallu quand même des années pour arriver à deux grands moments de ma vie : découvrir la loi de la nécessité et écrire mon propre prénom, seul, sans laide de personne, la main tremblant sur la torsion des voyelles, crissant dans la neige sèche du cahier. Quand cela fut accompli, je suis resté silencieux dans l’univers de ma chambre rose, hébété par limmense perspective qui soffrait à moi.

Published August 22, 2017
Extrait de Zabor ou Les Psaumes, Éditions barzakh, Alger, 2017; éditions ACTES SUD, Arles, 2017
© Éditions barzakh, 2017
© ACTES SUD, 2017

 

French

Pourquoi raconte-on des histoires depuis toujours ? Pour contrer le temps ? La peur ? Peupler la nuit par un feu et un récit ? Pour s’amuser ? Il y a dans ce rite immémorial une nécessité, un besoin et pas seulement un désir. Car lorsqu’on raconte ou lorsqu’on écrit, l’histoire a un début et une fin, contrairement au monde et à ses étoiles qui parsèment nos interrogations. L’histoire en est l’alternative, la possible cohérence, notre part : il y la pierre tombale et la première pierre, la quête et le triomphe. Cette nécessité de la parole, qui plus tard deviendrait langues, livres, bibliothèques, récits, m’apparut très tôt comme une évidence. Les Mille et Une Nuits en résument la formule : une femme raconte pour sauver sa vie. La sienne, seulement. Alors que toute la littérature est là pour sauver la vie des autres, autant que possible, la part humaine.
Sauf que, pour écrire ou raconter, il faut un feu pour fixer le voyageur et une langue qui maîtrise la peur nocturne. L’aventure de la langue n’est pas dans l’extension de sa synonymie vertigineuse et arbitraire mais dans celle de notre puissance, celle du narrateur et de l’auditeur. La langue est une aventure en soi. Possibilité de libération, preuve de liberté : prendre la parole, c’est amoindrir un dieu qui l’accapare. Dans mon pays, elle est dissidence et correspond donc à mon propre schisme. Elle est aussi le lieu des imaginaires désobéissants. Comment raconter le monde entre le récit de la guerre de libération, qui fait passer la mort avant la vie, et le récit des religieux, qui fait passer l’au-delà avant l’ici-bas ? C’est une question qui obsède mon écriture : prouver que le monde existe !
J’ai écrit Zabor pour raconter mes croyances : toute langue est autobiographique. Écrire, c’est se libérer ; lire, c’est rejoindre ou embrasser ; imaginer, c’est assurer sa propre résurrection. Le dictionnaire est une escalade du sens.
Mais aussi une impasse : les livres sacrés racontent la chute mais ne disent rien du goût du fruit défendu. La langue est dans l’antécédent du mot : le goût. C’est aussi le but de cette fable : rappeler cette hiérarchie.
L’idée était de sauver la Sheherazade des Mille et une nuit et s’interroger sur la plus ancienne des questions : peut-on sauver le monde par un livre ? Vieille vanité (et nécessité) à laquelle le dieu des monothéismes a cédé quatre ou cinq fois.
– Kamel Daoud


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