Hilma Af Klint 1862-1944

Written in French by Véronique Le Normand

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Une œuvre c’est un nom logé entre deux dates, la naissance et la mort. Au XIXè siècle, être une femme artiste et vivre de son art, c’était un sacré défi, j’aurais pu me contenter d’exercer mon talent, j’ai cherché à ouvrir une voie nouvelle.  Comme beaucoup de femmes de cette époque, je pensais que les détails de la vie intime enfouiraient mon travail sous un fatras d’occupations et de préoccupations féminines qui le minimiserait, alors j’ai effacé les traces, j’ai détruit les correspondances qui témoignaient de mes états d’âme, j’ai brûlé les brouillons. Dans la création on vit au présent, on est disponible à ce qui arrive, on accepte l’imprévu, on peut avancer avec la fulgurance d’une étoile filante, rester stoppé en pleine campagne sans pouvoir descendre du train, éprouver des moments d’exaltation, de désespoir, d’écoeurement, des envies de mettre le feu au campement pour avoir une bonne raison de se jeter dans le torrent ou de retourner sur nos pas. Qu’importe donc que j’aie aimé les fraises ou les harengs, qu’importe que j’aie préféré faire l’amour avec des filles ou des garçons, qu’importe ce que j’ai ressenti quand j’ai renoncé au mariage ou à la maternité, quand j’ai compris que je n’aurais même pas le soutien de ceux en qui je croyais le plus, qu’importe… Il y avait des choses sur lesquelles je n’avais aucun doute mais que je ne pouvais pas expliquer. Je dirais que nous sommes tous reliés à une source et un jour mes pinceaux m’ont donné accès à cette source. J’ai laissé aller le passé pour embrasser ma destinée en naviguant sur une mer qui n’avait pas encore été cartographiée. Une œuvre c’est un voyage dans un pays sans frontières où la réalité se marie à l’imaginaire, où le visible coopère avec l’invisible, où dans les profondeurs intermédiaires se dévoilent des territoires qu’on ne peut entièrement apprécier qu’avec le coeur. Pour explorer l’inconnu, il a fallu lâcher, renoncer, abandonner. Aujourd’hui, j’ai besoin de revisiter mon histoire, d’y ajouter des strates, de l’affiner, de la contester. Je ne veux pas qu’on dise, Hilma af Klint, celle qui peignait des diagrammes colorés, de l’art décoratif ? Assez joli ! Original pour une femme, même ! Ce qui compte c’est ce que j’ai de commun avec Kandinsky, Munch, Kupka, les artistes qui ont innové dans l’art du XXè siècle. Comme eux, je m’intéressais à la philosophie, à la physique, aux mathématiques et aux sciences occultes. Comme eux, j’ai cherché à peindre la réalité invisible de la vie, comme eux j’ai renoncé à la figuration. Comme eux, je prêchais la spiritualité dans l’art. Mais, je n’étais pas comme eux, j’étais une femme, on n’a pas voulu retenir de moi que j’avais étudié la théorie des couleurs, l’astronomie, la mécanique quantique, que j’étais familière des recherches de Goethe, de Swedenborg, de Max Planck, on n’a surtout pas voulu retenir de moi que j’avais renoncé au figuratif avant eux. Pour m’écarter des bons circuits du marché de l’art, il a suffi que quelqu’un lance : Hilma af Klint  la Suédoise qui faisait tourner les tables ?  A mon époque tous les artistes étaient spirites. On ne s’en cachait pas, ça a été une formidable aventure spirituelle, intellectuelle et artistique. De Kupka, on a retenu qu’il avait inventé l’abstraction pas qu’il était médium. Moi aussi j’ai inventé une peinture non figurative mais parce que j’étais une femme, j’ai trainé une étiquette de sorcière pendant tout le XXè siècle, elle a parasité ma mission de vie et détourné de mon œuvre les historiens de l’art. Désormais, je travaille à hanter les vivants pour que mon nom prenne sa juste place parmi les étoiles. L’univers me répond. Il y a beaucoup de choses qui se manifestent, la rétrospective qui a eu lieu à la fondation Guggenheim de New York, l’exposition de la Tate Galery  Hilma af Klint & Piet Mondrian à Londres, Hilma af Klint & Wassily Kandinsky à Dusseldorf, la biographie de Julia Voss publiée en Allemagne, et des quantités de fans sur les réseaux sociaux qui participent à ma reconnaissance. La vie de l’artiste a besoin d’être racontée et racontée encore pour éclairer l’œuvre et lui donner tout son sens. La répétition permet de mieux comprendre d’où vient le désir de créer où il mène et pourquoi. Une œuvre c’est le reflet d’un chemin de vie et c’est souvent dans les plus petits détails signalés dès l’enfance que se nourrit l’inspiration. Aujourd’hui, j’ai la possibilité de prendre une voix, mais par quoi commencer ? Peut-être par la chute qui a auguré de ma fin, le 9 octobre 1944. 

Cet après-midi-là, il s’en est fallu d’un faux pas sur le marchepied du tram pour que je commence mon retour dans le grand Tout. Pourtant, j’étais familière de ce tramway en bois bleu qui sillonnait Stockholm par tous les temps. Est-ce qu’il pleuvait ? Est-ce qu’il neigeait ? Est-ce qu’il brouillassait ? Est-ce qu’il faisait déjà nuit ? Est-ce que j’ai raté la marche par distraction ? Est-ce que je me suis tordu les pieds ? Est-ce que j’ai été bousculée ? Je me souviens maintenant, j’ai eu un flash. Ma petite sœur disparue soixante-quatre ans plus tôt, le 17 octobre 1880, est apparue pour me dire qu’elle m’attendait. J’ai été prise de vertige. Une fraction de seconde, et me voilà clouée au sol. La tête n’avait rien, les jambes n’étaient pas fracturées, pourtant impossible de me relever, la mécanique s’était comme enrayée. Je n’étais plus qu’un gros hématome, un sac de douleurs.  Paralysée sur le sol dur et glacé. Je ne sais plus comment on m’a transportée. Heureusement, je ne vivais plus seule. Maintenant, je le sais, mon départ avait été préparé. L’été juste avant, j’avais aménagé chez ma cousine Hedvig, à la villa Klintegard, dans le quartier résidentiel de Djursholm, où les rues portent le nom d’un dieu viking.  J’étais venue pour l’aider, c’est elle qui m’a tenu la main. On n’a pas pu me monter dans ma chambre, on m’a installée dans le bureau du rez-de- chaussée, en face du salon. Qu’est-ce que tu penses des nouveaux rideaux, a demandé ma cousine, me montrant les pans de velours bleu imprimés de rosaces jaune qui encadraient les hautes fenêtres ? J’ai souri, Hedvig ne savait pas que j’étais convenue d’un code avec mon guide, le bleu la couleur bleue de la douceur associée au jaune celle de la force et du courage m’avertissaient d’un événement à venir. Dieu sait si je les ai fixées ces rideaux, tentant de puiser un réconfort dans la vibration des tons. Les nuits qui suivirent j’ai en effet souffert le martyr, les membranes autour des muscles envoyaient des douleurs inexpliquées aux terminaisons nerveuses. Je ne savais plus à quel saint me vouer, j’appelais, je hurlais même, Maman, maman !  Je l’avais accompagnée, elle me devait bien de venir me chercher. Mon corps lâchait, les sphincters ne répondaient plus, j’ai choisi d’arrêter de boire et de manger. Dix jours plus tard, je suis morte. Le 21 octobre 1944 exactement.

Published February 10, 2026
© Actes sud 2026

Hilma Af Klint 1862-1944

Written in French by Véronique Le Normand


Translated into Italian by Laura Gallo and Bianca Bertola

Un’opera è un nome collocato tra due date, la nascita e la morte. Nel XIX secolo, essere un’artista e vivere della propria arte era una sfida tremenda, avrei potuto accontentarmi di esercitare il mio talento, ho tentato di aprire una nuova via. Come tante donne dell’epoca, pensavo che i dettagli della mia vita intima avrebbero seppellito il mio lavoro sotto un cumulo di occupazioni e preoccupazioni femminili che lo avrebbero sminuito, così ho cancellato le tracce, ho distrutto la corrispondenza che testimoniava i miei stati d’animo, ho bruciato le minute. Nella creazione si vive al presente, si è disponibili verso ciò che accade, si accetta l’imprevisto, si può avanzare con la fulmineità di una stella cadente, restare bloccati in piena campagna senza poter scendere dal treno, vivere momenti di euforia, di disperazione, di scoraggiamento, la tentazione di dar fuoco all’accampamento in modo da avere una buona ragione per gettarsi nel torrente o tornare sui propri passi. Che importa quindi se ho amato le fragole o le aringhe, che importa se ho preferito fare l’amore con le ragazze o con i ragazzi, che importa cosa ho provato quando ho rinunciato al matrimonio o alla maternità, quando ho capito che non avrei avuto nemmeno il sostegno di quelli in cui credevo di più, che importa… C’erano cose su cui non avevo alcun dubbio, ma che non potevo spiegare. Direi che siamo tutti collegati a una sorgente, e un giorno i miei pennelli mi hanno dato accesso a quella sorgente. Ho lasciato andare il passato per abbracciare il mio destino, navigando su un mare che non era ancora stato cartografato. Un’opera è un viaggio in un paese senza frontiere dove la realtà sposa l’immaginario, dove il visibile collabora con l’invisibile, dove nelle profondità intermedie si svelano territori che si possono apprezzare interamente soltanto con il cuore. Per esplorare l’ignoto è stato necessario lasciar andare, rinunciare, abbandonare. Oggi ho bisogno di rivisitare la mia storia, di aggiungervi degli strati, di affinarla, di contestarla. Non voglio che si dica, Hilma af Klint, quella che dipingeva diagrammi colorati, arte decorativa? Piuttosto gradevole! Anche originale, per una donna! Ciò che conta è quel che ho in comune con Kandinsky, Mucha, Kupka, gli artisti che hanno cambiato l’arte del XX secolo. Come loro, mi interessavo di filosofia, fisica, matematica e scienze occulte. Come loro, ho cercato di dipingere la realtà invisibile della vita, come loro ho rinunciato al figurativismo. Come loro, predicavo la spiritualità nell’arte. Ma non ero come loro, ero una donna, di me non si è voluto ricordare che avevo studiato la teoria dei colori, l’astronomia, la meccanica quantistica, che conoscevo bene le ricerche di Goethe, di Swedenborg, di Max Planck, soprattutto non si è voluto ricordare che avevo rinunciato al figurativismo prima di loro. Per escludermi dai buoni giri del mercato dell’arte è bastato che qualcuno buttasse lì: Hilma af Klint, la svedese che fa ballare i tavoli? Ai miei tempi tutti gli artisti erano spiritisti. Non lo nascondevamo, ed è stata una formidabile avventura spirituale, intellettuale e artistica. Di Kupka si ricorda che ha inventato l’arte astratta, non che fosse un medium. Anch’io ho inventato una pittura non figurativa, ma siccome ero una donna, per tutto il XX secolo mi sono portata dietro per tutto il XX secolo un’etichetta di strega che ha parassitato la mia missione di vita e ha distolto gli storici dell’arte dalla mia opera. Ormai mi dedico a ossessionare i vivi, affinché il mio nome prenda il giusto posto fra le stelle. L’universo mi risponde. Ci sono molte cose che si manifestano, la retrospettiva che si è tenuta alla Fondazione Guggenheim di New York, l’esposizione Hilma af Klint & Piet Mondrian alla Tate Gallery di Londra, quella Hilma af Klint & Vassilij Kandinksij a Düsseldorf, la biografia di Julia Voss pubblicata in Germania, e tantissimi fan sui social media che partecipano al mio riconoscimento. La vita dell’artista ha bisogno di essere raccontata e raccontata ancora per far luce sull’opera e darle tutto il suo significato. La ripetizione permette di capire meglio da dove viene il desiderio di creare, dove porta e perché. Un’opera è il riflesso di un percorso di vita, ed è spesso nei più piccoli dettagli segnalati fin dall’infanzia che si nutre l’ispirazione. Oggi ho la possibilità di prendere voce, ma da dove iniziare? Forse dalla caduta che ha annunciato la mia fine, il 9 ottobre 1944.

Quel pomeriggio è bastato un passo falso sul predellino del tram perché cominciassi il mio ritorno nel grande Tutto. Eppure conoscevo bene quel tranvai di legno azzurro che attraversava Stoccolma con qualsiasi tempo. Pioveva? Nevicava? C’era nebbia? Era già buio? Ho mancato il gradino per distrazione? Mi sono storta un piede? Mi hanno spintonata? Adesso ricordo, ho avuto un flash. La mia sorellina, scomparsa sessantaquattro anni prima, il 17 ottobre 1880, è apparsa per dirmi che mi aspettava. Mi ha preso una vertigine. Una frazione di secondo, ed eccomi inchiodata a terra. La testa non aveva niente, le gambe non erano rotte, eppure impossibile rialzarmi, il meccanismo si era come inceppato. Non ero altro che un grosso ematoma, un mucchio di dolori. Paralizzata sul suolo duro e ghiacciato. Non ricordo come mi abbiano trasportata. Per fortuna non vivevo più da sola. Ora lo so, la mia dipartita era stata preparata. D’estate, poco prima, mi ero trasferita da mia cugina Hedvig a villa Klintegard, nel quartiere residenziale di Djursholm, dove le strade portano i nomi delle divinità vichinghe. Ero andata per aiutarla, ed è stata lei a tenermi la mano. Non è stato possibile portarmi su in camera da letto, mi hanno sistemata nello studio al piano terra, di fronte al salotto. Cosa ne pensi delle nuove tende?, ha chiesto mia cugina, mostrandomi i teli di velluto azzurro stampati a rosoni gialli che incorniciavano le alte finestre. Ho sorriso, Hedvig non sapeva che avevo concordato un codice con la mia guida, l’azzurro, il colore azzurro della dolcezza associato al giallo, quello della forza e del coraggio, mi avvertivano di un evento imminente. Dio sa se le ho fissate, quelle tende, cercando di trarre conforto dalla vibrazione dei toni. In effetti, le notti successive ho patito il martirio, le membrane intorno ai muscoli inviavano dolori inspiegati alle terminazioni nervose. Non sapevo più a quale santo votarmi, chiamavo, urlavo perfino, Mamma, mamma! Io l’avevo accompagnata, lei doveva almeno venirmi a prendere. Il mio corpo cedeva, gli sfinteri non rispondevano più, ho deciso di smettere di bere e di mangiare. Dieci giorni più tardi sono morta. Esattamente il 21 ottobre 1944.

Published February 10, 2026
© Véronique Le Normand


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