INTERPRÉTER From Sur les bouts de la langue. Traduire en féministe/s
Written in French by Noémie Grunenwald
[T]out écrivain doit d’abord faire une opération de réduction sur le langage qui le dépouille de son sens afin de le transformer en matériau neutre – c’est-à dire en un matériau brut. Ce n’est qu’alors qu’on peut travailler les mots et leur donner une forme. Cela ne veut pas dire que l’œuvre achevée n’a pas de sens, mais que son sens lui vient de sa forme, des mots travaillés. Tout écrivain doit prendre les mots un par un et les dépouiller de leur sens quotidien pour être à même de travailler avec les mots sur les motsMonique Wittig, « Le Cheval de Troie », traduit par Marthe Rosenfeld, Vlasta, n° 4, 1985 [1984], p. 39..
— Monique Wittig (feat. Marthe Rosenfeld)
Comment redire le sens ? Y a-t-il même un sens au-delà des mots qui l’inscrivent ? Je n’ai pour ma part aucune pensée qui serait indépendante des termes qui la formulent. Dans la vie quotidienne, je sais rarement ce que je pense d’un sujet avant d’en avoir parlécouté avec plusieurs personnes. Le sens est un processus collectif qui n’existe que dans son expression concrète.
Lorsque j’écris, je ne sais pas à l’avance ce que je veux précisément dire. Je m’entortille dans des mots qui construisent le propos au fur et à mesure. Je n’écris au service d’aucun sens préalable qui serait enfoui de manière cohérente je ne sais où dans mon cerveau. À partir de là, ça n’a guère de sens de rechercher le sens profond d’un texte en espérant le retranscrire dans une autre langue. […] Comme si, dans la même langue, on se comprenait vraiment, […] comme si, chacun de nous connaissait tous les sens de chaque motMarie-Hélène Dumas, Journal d’une traduction, Donnemarie-Dontilly, iXe, 2016, p. 57.. Il n’y a pas de sens profond. Ce ne sont que des mots juxtaposés les uns à côté des autres. Si les mots sont le matériau brut de l’écrivain∙e, alors ce sont les outils premiers des traducteur∙rices. Ce qui fait de leur choix un élément primordial de notre travail. Mais dans un mot déterminé le visé est lié au mode de viséWalter Benjamin, « La tâche du traducteur », traduit par Martine Broda, Po&sie, n° 55, 1991 [1923], p. 156.. C’est pourquoi les équivalences n’existent pas. La traduction est un échec permanent.
Redire le sens en interprétant le mot juste. D’un côté, le sens nous dit que le mot juste n’est pas forcément le plus ressemblant physiquement (je parle là de l’inscription concrète de celui-ci dans une succession de caractères). D’un autre côté, on ne peut pas non plus négliger le physique du mot, puisque sa forme concrète (sa longueur, les lignes et les courbes qui le composent) participe du sens qu’il peut avoir en lui-même et dans son environnement : la phrase, le paragraphe, le chapitre, le monde. Une traduction qui redirait un sens qu’on parviendrait à extraire mais qui chamboulerait trop l’inscription physique des mots ne serait pas forcément beaucoup plus satisfaisante qu’une traduction au mot à mot.
Interpréter le sens. Essayer de comprendre vraiment ce qu’elle dit. Dépasser mes réticences et mes évidences qui s’alimentent mutuellement. Mon point de départ, ce n’est pas que je comprends un texte et donc je peux le traduire, c’est que je ne comprends pas un texte et donc je veux le traduire pour essayer de mieux le comprendre. Le processus de traduction est au cœur de ma compréhension intime. Barbara Godard dit que traduire c’est participer activement à la création du sens, un sens qui vient de la manipulation du texteBarbara Godard, « Theorizing Feminist Discourse / Translation », Tessera, n° 6, 1989, p. 42.. La traduction n’est pas le résultat d’une compréhension, mais est, en elle-même, travail de compréhension. Un travail toujours en chantier, qui s’achève non pas en raison d’une interprétation définitive, mais parce qu’il faut bien rendre le manuscrit à la date convenue.
Traduire la révolution féministe, c’est aussi interpréter la nouveauté du mot et du sens. La richesse de la littérature et de la théorie féministes nous oblige à bousculer les termes, les règles, les habitudes de compréhension et d’écriture, à employer des mots qui n’existent pas encore.
Je pense à Vanina Mozziconacci et à sa traduction d’un article de Berenice FisherBerenice Fischer, « Qu’est-ce que la pédagogie féministe ? », traduit par Vanina Mozziconacci, Nouvelles questions féministes, vol. 37, n° 2, 2018 [1981], p. 64–75.. Dans le texte, l’autrice employait le terme « thinkers » et la traductrice disait ne pas avoir voulu le traduire dans un masculin dit « générique » par « penseurs ». Après discussion avec les éditrices du texte, la traductrice a contacté l’autrice qui a reconnu ne pas s’être posé la question du genre de « thinkers » lors de l’écriture. La question de la traductrice a amené l’autrice à faire un choix a posteriori sur son texteVanina Mozziconacci, « Faire féministement de la philosophie. D’une traduction entre théorie et pratique », communication du 6 juin 2019, séminaire de traductologie féministe de FELiCiTE, ENS de Lyon., et Mozziconacci a finalement traduit par « penseur·e·sFischer, art. cit., p. 67. ». La traduction participe à la construction du sens formulé jusque dans le texte source, et la lecture féministe de la traductrice apporte une importante valeur ajoutée au texte.
Quelle que soit notre aisance avec la langue, le processus de traduction révèle des problèmes de compréhension qu’on n’identifie pas toujours à la lecture. De la même façon que la recension d’un livre, la critique d’un article, la transmission d’un savoir demandent d’identifier finement leur fond, leur forme et tout ce qui les relie. Lire Judith Butler, c’est une chose, mais enseigner ou expliquer Judith Butler, c’en est une autre. C’est peut-être pour ça que certain∙es disent que les traducteur∙rices parlent bien des œuvres qu’els ont traduites. La traduction n’est pas qu’une lecture, c’est une étude approfondie. C’est passer des heures à se perdre dans des livres, sur internet, dans le catalogue ou les étagères de la bibliothèque, en sautant de référence en référence pour choisir un mot parfois tout juste long d’une syllabe. C’est lire et se demander à chaque terme pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre. C’est douter en permanence de ses choix et de ses compétences. « Et si j’étais passée à côté de quelque chose ?»
J’ai eu la mauvaise idée un jour d’utiliser mes propres traductions comme matériau pour une communication dans un séminaire de traductologie. Je me suis retrouvée à comparer des extraits d’un texte que j’avais traduit aux mêmes extraits du texte rédigé en anglais par l’autrice. C’était pourtant une traduction qui avait été bien accueillie, mais lorsque j’ai mis les deux versions côte à côte, la honte m’a envahie. Un an seulement s’était écoulé depuis sa parution, mais ma pratique avait déjà tellement évolué depuis que j’aurais aimé pouvoir rappeler tous les exemplaires en circulation et corriger presque chaque phrase. Je ne raconte pas ça par pénitence ni par modestie ni par fausse modestie. Je ne crois pas que cette traduction était plus mauvaise qu’une autre. Je dis simplement la versatilité des choix qu’on inscrit noir sur blanc et dont on nous tiendra responsables pour toujours, mais qui pour la plupart passent inaperçus, même aux correcteur∙rices et éditeur∙rices qui examinent de près les traductions avant qu’elles soient fixées.
Interpréter le mot. Presque cinématographiquement. C’est comme être actrice, mais version premier prix sans les paillettes. S’imprégner d’une écriture, d’un rôle, d’une pensée, d’une façon d’exprimer. Apprendre un vocabulaire précis, absorber des formules choisies. S’accommoder même de répétitions et de tics. Se soumettre. S’abreuver. Je ne sais pas comment dire autrement, mais puisqu’on a déjà convenu que traduire c’était étudier, alors c’est aussi une formation théorique et littéraire inédite. C’est parfois sujet tabou. On aime séparer la tâche artisanale de la traduction du génie créateur de l’écriture, même chez celles et ceux qui font les deux. Si nos différentes activités nous laissent le choix, on préférera se dire écrivain∙e ou chercheur∙euse plutôt que traducteur∙rice, même quand c’est la traduction qui nous fait manger. Comme si le travail de traduction risquait de contaminer l’identité artistique. C’est le mythe du génie de l’artiste, qui serait ce qu’il est non pas en raison de son étude approfondie de l’art ou des facilités offertes par son milieu d’origine, mais en raison d’un don, d’une prédisposition naturelle, qui seule garantirait sa vraie nature d’artiste. C’est pourtant bien en étudiant qu’on apprend, que ce soit dans les cahiers d’école ou dans l’expérience de « l’autodidacte ».
Mes traductions me remplissent. Lorsque j’écris, je les reproduis dans le fond comme dans la forme. Plus ou moins consciemment. Je suis pleine des références des autrices que j’ai traduites. Je suis prise dans un personnage qui prend beaucoup de place. Ce personnage coulé dans un moule très spécialisé qui a pour fonction première de déchiffrer, interroger, copier, déchiffrer, interroger, copier, déchiffrer, interroger, copier. Après plusieurs mois à traduire bell hooks, j’ai appris qu’on pouvait exprimer des notions complexes avec des phrases courtes et des mots précis, et qu’au-delà d’une possibilité syntaxique, c’était une responsabilité politique. Après plusieurs mois à traduire Silvia Federici, j’ai appris de nouvelles façons de faire dialoguer citations, références et corpus. Après plusieurs semaines à traduire Sara Ahmed, j’ai appris qu’on pouvait formuler des idées dans un registre aussi académique que littéraire, et même y ajouter de l’humour. Après plusieurs semaines à traduire Dorothy Allison, j’ai compris que ça demandait beaucoup de travail de dire une vérité simplement.
Mon écriture n’est pas la même avant et après une traduction. C’est vrai qu’avec le temps, l’empreinte des traductions s’estompe. Peut-être aussi qu’elle se remarque juste moins, diluée dans la multiplication des influences. Je ne recherche aucune création pure mais un agencement pertinent d’inspirations. L’exploration d’un intertexte. Je rêve de faire un livre avec uniquement des citations coupées-collées qui s’enchainent. Ça n’intéresserait sans doute personne, et c’est probablement que je ne comprends rien à l’art, mais c’est comme ça que je conçois le travail du texteÉmilie Notéris, « Bio », Émilie Notéris, http://www.emilienoteris.org/bio ; Cy Jung, « Travailleuse du texte », Cy Jung, écrivaine, http://www.cyjung.com/spip.php?article217., aussi bien dans la traduction, l’édition ou l’écriture : un travail profondément collectif.
Je ne crois pas qu’interpréter signifie s’effacer. Bien au contraire. Je dis que traduire ce n’est pas se faire transparente mais collaborer avec l’autrice et l’éditrice, les correctrices, les graphistes, les autres traductrices, autrices, etc. Travailler ensemble vers du commun. C’est pour ça que je dis que je ne saurais pas traduire quelqu’un∙e qui me serait hostile. Quand je parle de traduction féministe, je parle d’amour, mais d’amour lesbien, au sens politique et très concret, pas d’amour-pouvoir mais d’amour-complice. Non, pas d’amour, de complicité. Traduire en féministe/s, c’est comploter pour saboter le patriarcat dans la langue, dans l’écrit, dans la littérature et au-delà si possible. J’utilise le terme « féminisme » au sens de bell hooks, car je viens de dire : mes traductions alimentent pleinement mes propos. Elle ne parle pas d’une recherche d’égalité entre les sexes mais d’une lutte pour mettre fin à l’oppression sexiste, […] pour éradiquer l’idéologie de la domination et d’un engagement dans la réorganisation de la sociétéBell Hooks, De la marge au centre. Théorie féministe, traduit par Noémie Grunenwald, Paris, Cambourakis, 2017 [1984], p. 95..
Traduire en féministe/s, c’est choisir des textes qui nous donnent des clés pour interpréter le monde. Pour comprendre les rapports sociaux et percevoir des faits et des subjectivités effacées par l’industrie éditoriale ou la traduction patriarcale. Seules des féministes vont aller chercher des textes féministes. Même aujourd’hui, alors que le féminisme devient de plus en plus bankable, ce n’est qu’un féminisme très particulier qui peut être utilisé de la sorte. Tant mieux ou tant pis, ce n’est pas la question ici. Je dis juste que ces textes sont des clés pour interpréter le monde et que ce sont des personnes engagées qui les font exister. Lorsque ces personnes n’ont qu’un pouvoir social très limité, elles ne peuvent y parvenir qu’en s’organisant collectivement, en complotant. Ce n’est pas la vieille dichotomie de la traduction comme effacement ou appropriation qui se joue ici, mais bien une configuration nouvelle où la complicité façonne chaque étape. Parce que ce n’est pas de création ou d’art dont il est question en premier lieu, mais de nécessité et de lutte.
Published September 22, 2026
© La Contre-Allée 2024
INTERPRETARE From Sur les bouts de la langue. Traduire en féministe/s
Written in French by Noémie Grunenwald
Translated into Italian by Silvia Armzli, Sara Conz, Elena Gennuso, Federico Mazzucchielli, Ines Noussa Nouri, Elisa Rosa-Gastaldo
Per prima cosa, uno scrittore deve far sì che la lingua diventi il più insignificante possibile, così da trasformarla in un materiale neutro – ossia un materiale grezzo. Solo a questo punto diventa possibile modellare le parole in una forma (il che non vuol dire che il lavoro finito non abbia significato, ma che il significato viene dalla forma, dalle parole modellate). Uno scrittore deve prendere ogni parola e spogliarla del suo significato quotidiano per poter lavorare con le parole, sulle parole.
– Monique WittigMonique Wittig, “The Trojan Horse”, Feminist Issues 4, 1984, p. 47.
Come riportare il senso? Esiste forse un senso al di là delle parole nelle quali è inscritto? Personalmente, non ho alcun pensiero che sia indipendente dai termini che lo formulano. Nella vita di tutti i giorni, raramente so cosa penso di un argomento prima di averne parlato con diverse persone. Il senso è un processo collettivo che esiste solo nella sua espressione concreta.
Quando scrivo, non so in anticipo ciò che voglio dire precisamente. Mi ingarbuglio in parole che costruiscono il discorso mano a mano. Non scrivo al servizio di alcun senso precostituito che sarebbe sepolto in modo coerente non so dove nel mio cervello. A partire da qui, non ha molto senso ricercare il significato profondo di un testo sperando di trascriverlo in un’altra lingua. […] Come se, nella stessa lingua, ci si capisse davvero, […] come se ognuno di noi conoscesse tutti i sensi di ogni parolaMarie-Hélène Dumas, Journal d’une traduction, Donnemarie-Dontille, iXe, 2016, p. 57.. Non esiste un senso profondo. Non sono altro che parole accostate le une alle altre. Se le parole sono il materiale grezzo della scrittrice e dello scrittore, allora si possono considerare gli strumenti primari della traduttrice e del traduttore. La loro scelta rappresenta quindi un elemento essenziale del nostro lavoro. Ma in una determinata parola ciò che si intende si lega al modo di intendereWalter Benjamin, “Il compito del traduttore”, tradotto da Antonello Sciacchitano, Aut Aut 334, 2007, p. 11.. Ecco il motivo per cui le equivalenze non esistono. La traduzione è un fallimento costante.
Riportare il senso interpretando la parola giusta. Da un lato, il senso ci dice che la parola giusta non è per forza quella fisicamente più somigliante (faccio riferimento alla sua inscrizione concreta in una successione di caratteri). Dall’altro lato, non si può nemmeno trascurare l’aspetto fisico della parola, poiché la sua forma concreta (la lunghezza, le linee e le curve che la compongono) influisce sul senso che può assumere in quanto tale e in un determinato contesto: nella frase, nel paragrafo, nel capitolo, nel mondo. Una traduzione che riportasse un senso estratto a fatica, ma che deformasse eccessivamente l’inscrizione fisica delle parole, non sarebbe per forza più soddisfacente di una traduzione letterale.
Interpretare il senso. Provare a capire quello che dice veramente. Superare le mie reticenze e le mie certezze che si alimentano a vicenda. Il mio punto di partenza non è che capisco un testo e quindi posso tradurlo, è che non capisco un testo e quindi voglio tradurlo per cercare di capirlo meglio. Il processo traduttivo è al cuore della mia comprensione intima. Barbara Godard dice che tradurre è partecipare attivamente alla creazione del senso, un senso che proviene dalla manipolazione del testoBarbara Godard, “Theorizing Feminist Discourse / Translation”, Tessera 6, 1989, p. 42.. La traduzione non è il risultato di una comprensione, ma è, in sé stessa, lavoro di comprensione. Un lavoro sempre in fieri, che si conclude non in ragione di un’interpretazione definitiva, ma perché bisogna consegnare il manoscritto alla data convenuta.
Tradurre la rivoluzione femminista vuol dire anche interpretare la novità della parola e del senso. La ricchezza della letteratura e della teoria femministe ci obbliga a stravolgere i termini, le regole, le abitudini di comprensione e di scrittura, a utilizzare parole che ancora non esistono.
Mi vengono in mente Vanina Mozziconacci e la sua traduzione di un articolo di Berenice FisherBerenice Fisher, “Qu’est-ce que la pédagogie féministe?”, tradotto da Vanina Mozziconacci, Nouvelles questions féministes 37(2), 2018 [1981], pp. 64-75.. Nel testo, l’autrice utilizzava il termine “thinkers”, e la traduttrice diceva di non averlo voluto tradurre in un maschile detto “universale” con “penseurs” (pensatori). Dopo averne discusso con le editrici del testo, la traduttrice ha contattato l’autrice, la quale ha riconosciuto di non essersi posta la questione relativa al genere di “thinkers” al momento della scrittura. L’osservazione della traduttrice ha portato l’autrice a compiere una scelta a posteriori nel proprio testoVanina Mozziconacci, “Faire féministement de la philosophie. D’une traduction entre théorie et pratique”, conferenza del 6 giugno 2019, seminario di traduttologia femminista del programma FELiCiTE, ENS di Lione., e Mozziconacci lo ha quindi tradotto con “penseur·e·s”Fisher, art. cit., p. 67 [La traduttrice si è servita del “point médian”, che viene usato in francese, da una decina d’anni, per la comunicazione inclusiva, N.d.T.].. La traduzione contribuisce perfino alla costruzione del senso formulato nel testo di partenza, e la lettura femminista della traduttrice apporta un importante valore aggiunto al testo.
Qualunque sia la nostra padronanza della lingua, il processo di traduzione rivela problemi di comprensione che non vengono sempre identificati durante la lettura. Allo stesso modo, la recensione di un libro, la critica di un articolo o la trasmissione di una conoscenza richiedono di identificarne con precisione la forma, il contenuto e tutto ciò che li collega. Una cosa è leggere Judith Butler, un’altra è insegnare o spiegare Judith Butler. Probabilmente è per questo che alcune e alcuni dicono che le traduttrici e i traduttori parlano bene delle opere che hanno tradotto. La traduzione non è solo una lettura, è uno studio approfondito. Significa passare ore a perdersi nei libri, su internet, nel catalogo o tra gli scaffali della biblioteca, saltando di riferimento in riferimento per scegliere una parola talvolta lunga appena una sillaba. Significa leggere e, a ogni termine, domandarsi perché quello piuttosto che un altro. Significa dubitare costantemente delle proprie scelte e delle proprie competenze. “E se mi fosse sfuggito qualcosa?”
Un giorno ho avuto la pessima idea di usare i miei lavori come materiale per un intervento in un seminario di traduttologia. Mi sono ritrovata a confrontare passi di una mia traduzione con gli stessi passi del testo scritto in inglese dall’autrice. Nonostante la traduzione fosse stata ben accolta, quando ho messo le due versioni fianco a fianco sono stata travolta dalla vergogna. Dalla pubblicazione era passato appena un anno, ma la mia pratica era talmente cambiata che avrei voluto richiamare tutte le copie in circolazione e correggere praticamente ogni frase. Non racconto questo per penitenza, né per modestia né per falsa modestia. Non credo che quella traduzione fosse peggiore di altre. Parlo semplicemente della precarietà delle scelte che mettiamo nero su bianco e la cui responsabilità ricadrà per sempre su di noi, ma che in gran parte passano inosservate, persino alle correttrici e ai correttori, e alle editrici e agli editori, che esaminano da vicino le traduzioni prima che vengano rese definitive.
Interpretare la parola. Quasi cinematograficamente. È come essere un’attrice, ma in versione low cost, senza le paillettes. Impregnarsi di una scrittura, di una parte, di un pensiero, di un modo di esprimersi. Imparare un vocabolario preciso, assorbire certe formule scelte. Adattarsi anche alle ripetizioni e ai tic. Sottomettersi. Abbeverarsi. Non so come dirlo in altro modo, ma dato che abbiamo già convenuto che tradurre equivale a studiare, allora è anche una formazione teorica e letteraria inedita. A volte questo è un tabù. Ci piace separare il compito artigianale della traduzione dal genio creatore della scrittura, anche in coloro che praticano entrambe. Se le nostre diverse attività ce ne lasceranno la possibilità, preferiremo definirci scrittrici e scrittori, o ricercatrici e ricercatori, piuttosto che traduttrici e traduttori, anche quando è la traduzione a darci da mangiare. Come se il lavoro della traduzione rischiasse di contaminare l’identità artistica. È il mito del genio dell’artista, che sarebbe ciò che è non in ragione del suo studio approfondito dell’arte o dei vantaggi offerti dal suo ambiente d’origine, ma in ragione di un dono, di una predisposizione naturale, che sola garantirebbe la sua vera natura di artista. Eppure è proprio studiando che si impara, che sia sui quaderni di scuola o nell’esperienza da “autodidatta”.
Le mie traduzioni mi riempiono. Quando scrivo, le riproduco nel contenuto come nella forma. Più o meno consapevolmente. Sono pervasa dai riferimenti delle autrici che ho tradotto. Mi ritrovo in un personaggio che occupa molto spazio. Un personaggio colato in uno stampo specializzato, la cui funzione principale è decifrare, interrogare, copiare, decifrare, interrogare, copiare, decifrare, interrogare, copiare. Dopo diversi mesi passati a tradurre bell hooks, ho imparato che si possono esprimere concetti complessi con frasi brevi e parole precise, e che questo, al di là di una possibilità sintattica, è una responsabilità politica. Dopo diversi mesi passati a tradurre Silvia Federici, ho imparato nuovi metodi per far dialogare citazioni, riferimenti e corpus. Dopo diverse settimane passate a tradurre Sara Ahmed, ho imparato che si potevano formulare idee in un registro tanto accademico quanto letterario, e aggiungervi addirittura dell’umorismo. Dopo diverse settimane passate a tradurre Dorothy Allison, ho capito che dire una verità in modo semplice richiedeva molto lavoro.
La mia scrittura non è la stessa prima e dopo una traduzione. È vero che con il tempo l’impronta delle traduzioni si attenua. Potrebbe anche essere che si noti semplicemente meno, diluita nel moltiplicarsi delle influenze. Non cerco nessuna creazione pura, ma una concatenazione pertinente di ispirazioni. L’esplorazione di un intertesto. Sogno di realizzare un libro composto unicamente da citazioni copiate e incollate che si susseguono. Probabilmente non interesserebbe a nessuno, e può essere che io non ci capisca nulla di arte, ma è così che concepisco il lavoro del testoÉmilie Notéris, “Bio”, Émilie Notéris, https://www.emilienoteris.org/bio; Cy Jung, “Travailleuse du texte”, Cy Jung, écrivaine [L’articolo non è più disponibile sul sito dell’autrice, ma è possibile farne richiesta scrivendole all’indirizzo http://cyjung.com/spip.php?page=contact, NdT]., che sia nella traduzione, nella produzione editoriale o nella scrittura: un lavoro profondamente collettivo.
Non credo che interpretare significhi annullarsi. Al contrario. Dico che tradurre non significa diventare trasparente, ma collaborare con l’autrice e l’editrice, le correttrici, le grafiche, le altre traduttrici, autrici, ecc. Lavorare insieme verso un ideale comune. È per questo che dico che non saprei tradurre una persona che mi è ostile. Quando parlo di traduzione femminista, parlo di amore, ma di amore lesbico, in senso politico e molto concreto, non parlo di amore-potere ma di amore- complicità. No, non di amore: di complicità. Tradurre da femminista significa complottare per sabotare il patriarcato nella lingua, nella scrittura, nella letteratura e, se possibile, oltre. Uso il termine “femminismo” nel senso di bell hooks perché, come ho appena detto, le mie traduzioni alimentano pienamente il modo in cui scrivo. Lei non parla di una ricerca di pari opportunità, ma di una lotta per porre fine all’oppressione sessista, per sradicare l’ideologia della dominazione e di un impegno per riorganizzare la societàBell Hooks, Feminist Theory. From Margin to Center, Boston, South End Press, 1984, p. 24..
Tradurre da femminista significa scegliere testi che ci offrano chiavi per interpretare il mondo. Per comprendere i rapporti sociali e individuare fatti e soggettività cancellate dall’industria editoriale o dalla traduzione patriarcale. Solo le femministe andranno a cercare testi femministi. Anche oggi, mentre il femminismo diventa sempre più commerciale, è solo un femminismo molto particolare quello che può essere utilizzato in questo modo. Nel bene o nel male, non è questo il punto. Dico solo che questi testi sono la chiave per interpretare il mondo e che a farli esistere sono persone impegnate. Quando queste persone hanno un potere sociale molto limitato, possono farcela solo organizzandosi collettivamente, complottando. Non è la vecchia dicotomia della traduzione come annullamento o appropriazione a essere in gioco qui, ma piuttosto una nuova configurazione in cui la complicità modella ogni tappa. Perché non si tratta solamente di creazione o di arte, ma di necessità e di lotta.
Published September 22, 2026
© La Contre-Allée 2024
© Silvia Armzli, Sara Conz, Elena Gennuso, Federico Mazzucchielli, Ines Noussa Nouri, Elisa Rosa-Gastaldo
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