La passe imaginaire

Written in French by Grisélidis Réal

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Genève, samedi 17 mai 1986

Ah, mon cher Jean-Luc !
C’est inimaginable ! Foudroyant ! Je suis tombée amoureuse.
Oui c’est de la folie, une folie féroce, muette, incrustée comme une pieuvre géante au profond de mon corps et de l’âme et qui me dévore en silence, immobile, invisible. Douleur, volupté, feu. Il n’y a pas d’espoir, pas de rémission possible. Il faut céder, se taire, éclater. Crever.
Et pourtant, je me bats comme une tigresse, lentement et follement, prudente et brillante, tout enveloppée de ruse, de patience, de souffrance, et je gagne insensiblement du terrain, j’avale la terre, les cailloux, les épines, en étouffant de joie.
Peut-être que je n’aurai rien. C’est égal, il le faut, je n’ai pas le choix… La quête de l’impossible est une divine folie, c’est comme avaler une brassée de piments sans eau.
Voilà, j’aime un Prisonnier belge, poète, un peu fou, qui est là depuis quinze ans, enfermé comme une bête sauvage de grande noblesse, intact, brisé et debout, souriant, rempli de rage et de rêve. Je l’ai vu, il y a cinq jours, dans le même parloir de la même prison où j’avais rencontré le Berbère, il y a quinze ans…
On n’échappe pas au couperet du Destin, c’est impossible. Il faut se rendre à l’évidence : nous sommes dirigés, menés, promenés par la main d’un Fou, un Démon invisible qui s’amuse sur l’échiquier humain. Bien sûr, j’ai commencé à aimer cet homme, sans presque m’en douter, par sa voix au téléphone, ses lettres, ses poèmes, et ses petits pastels aussi éblouissants que des ailes de papillons du Brésil, qu’il m’envoyait, comme on jette des appels à la mer…
Alors maintenant je dois l’aider à s’arracher à l’ombre, aux mâchoires des portes blindées automatiques, aux paperasses glacées des jugements, à la somme écrasante des étouffements, des petites humiliations quotidiennes. Je suis comme une esclave nubienne qui hale en silence, avec ses dents, le cordage d’une barge remplie de ciment.
Et puis aussi, je veux qu’il m’aime. Je pense qu’il a peut-être dix ans de moins que moi. Or, je ne demande rien qu’une miette d’éternité, un instant de bonheur, volé, escamoté, une escarbille fumante échappée au brasier judiciaire…
Aurons-nous cela un jour, une heure, une seule nuit ? Ah, comme la musique fait mal quand on aime ! On est labouré, écorché, brûlé de façon irrémédiable. Il n’y a que le bonheur qui fait mal. Tout le reste n’existe pas.
Un regard, le geste plein de grâce qui fait s’allumer un briquet sous une cigarette un silence enveloppé d’un sourire transforment ces minutes de parloir en voyage hors du temps, en voltige dans l’espace – qu’importe la foule des autres, le brouhaha, et les regards des policiers ? Qu’importe l’angoisse continuelle qui vous serre à la gorge quand passent les minutes qui vous rapprochent au moment où il faudra se lever, se quitter, laisser l’autre repasser les portes de sa cage pour se retrouver seule, éblouie et bouleversée dans les champs inondés de soleil, s’éloignant de cette masse inhumaine de béton, dressée là comme une tombe où l’on asphyxie des vivants, derrière des portails électriques, des murs aveugles, des couloirs capitonnés de cruauté et de peur ? Qu’importe le printemps, qu’importe la douleur ?
Vous savez, comme j’étais arrivée là-bas parée de tous mes bijoux, cinq fois on m’a fait sortir et rentrer dans la cabine automatique, et à chaque fois j’enlevais un ou deux bracelets-serpents, une bague, ma ceinture en métal doré – à chaque fois, je déclenchais un signal d’alarme strident et colérique, derrière les guichets, c’était un agacement poussé au paroxysme. Mais l’arme majeure, elle a passé sans bruit, sans une vibration, c’est mon amour qu’ils n’ont pas vu, ni mesuré, ni même pressenti, et qui va ronger leurs défenses comme le venin du pire des serpents !
Depuis quinze ans, ces petites prisons de campagne se sont blindées, fortifiées, électrifiées, ce sont de vrais bunkers automatiques, c’est Kafka. Les gardiens ont doublé, triplé. Il y a des nouvelles matières inhumaines, métalliques, synthétiques, vitrifiées et insonorisées partout, les gardiens vous suivent et vous précèdent à pas feutrés, pressés, stressés, ils ne parlent plus, ils ne respirent pas. Et on bourre les Prisonniers de calmants, de neuroleptiques, il faut une énergie surhumaine pour refuser, pour résister à cette camisole chimique, sauvegarder ses forces. La plupart se laissent piéger, ils deviennent des loques. Certains meurent. Lentement, ou d’un seul coup dans une crise de cafard. Voilà, je suis retournée par amour dans l’Underground humain… Et je me cuirasse de patience, de passion et d’espoir. Et transportant avec moi partout, précautionneusement, le Missile de l’Amour… chargé de toutes ses destructions, de toutes ses illuminations, et affamé d’espace.

Haut tendit mon esprit mais l’amour avec
Beauté le rabattit ; la douleur le ploya plus violemment ;
Ainsi j’ai parcouru l’arc
De la vie et je reviens d’où je partis
Hölderlin

Published November 6, 2023
© Manya, 1992
© Editions Gallimard, Paris, 2006

Con tanto dolore e tanto amore

Written in French by Grisélidis Réal


Translated into Italian by Yari Moro

Ginevra, sabato 17 maggio 1986

Ah, mio caro Jean-Luc,
è incredibile! Stupefacente! Mi sono innamorata. Sì è una follia, un follia feroce, muta, radicata come una piovra gigante nel profondo del mio corpo e della mia anima, che mi divora in silenzio, immobile, invisibile. Dolore, voluttà, fuoco. Nessuna speranza, nessuna remissione possibile. Bisogna cedere, tacere, scoppiare. Crepare.
Eppure mi batto come una tigre, lenta, folle, cauta e focosa, ammantata d’astuzia, pazienza, sofferenza – e avanzo impercettibilmente, inghiotto la terra, i sassi, le spine, soffocando di gioia.
Forse non avrò niente. Non importa, io vado avanti, non ho scelta… La conquista dell’impossibile è follia divina, è come ingoiare una cesta di peperoncini senza bere un sorso d’acqua.
Dunque, amo un carcerato belga, Poeta, un po’ pazzo, che se ne sta lì da quindici anni, rinchiuso come una nobile bestia selvaggia, intatto, distrutto ma ritto in piedi, sorridente, colmo di rabbia e di sogno. L’ho visto cinque giorni fa nello stesso parlatorio della stessa prigione in cui avevo incontrato il Berbero, quindici anni fa.
Non si sfugge alla mannaia del Destino, impossibile. Bisogna arrendersi all’evidenza: siamo diretti, manovrati, condotti dalla mano di un folle, un Demone invisibile che si diverte con lo scacchiere umano. Certo, ho iniziato ad amare quest’uomo senza quasi rendermene conto, per via della sua voce al telefono, delle sue lettere, delle sue poesie e di quei pastelli smaglianti come ali di farfalle brasiliane: grida d’aiuto messe in una bottiglia e lanciate in mare.
Così adesso devo aiutarlo a sottrarsi all’ombra, alle mandibole automatiche delle porte blindate, alle gelide scartoffie delle sentenze, a tutti quanti i soprusi e le piccole umiliazioni quotidiane. Sono come una schiava nubiana che deve tirare in secco, coi denti, in silenzio, una chiatta di cemento.
E poi voglio che mi ami. Penso che abbia dieci anni meno di me. Ebbene, non chiedo altro che una briciola d’eternità, un istante di felicità rubato, furtivo, una scintilla fumante sfuggita al braciere giudiziario.
Avremo mai tutto questo, per un giorno, un’ora, una sola notte? Ah, quanto fa male la musica quando si ama! Siamo irrimediabilmente lacerati, scorticati, ustionati. La felicità fa male. Il resto non esiste.
Uno sguardo, la grazia del gesto che fa scattare l’accendino sotto una sigaretta, il silenzio avvolto in un sorriso, trasformano quei minuti di parlatorio in un viaggio fuori dal tempo, in acrobazie nello spazio – che importa della ressa che fanno gli altri, del loro vocìo confuso e dello sguardo dei poliziotti! Che importa dell’angoscia continua che ti stringe la gola mentre si avvicina il momento in cui dovrai alzarti, salutarlo, lasciarlo tornare in cella, per poi ritrovarti sola, abbagliata e stravolta nei campi inondati di sole, mentre ti allontani da quella massa disumana di cemento che si erge come una tomba? Una tomba dove soffocare i vivi dietro portoni elettrici, muri ciechi, corridoi imbottiti di crudeltà e di paura. Che importa della primavera, che importa del dolore?
Sa, siccome ero arrivata lì tutta ingioiellata, mi hanno fatta uscire e rientrare nella cabina di sicurezza per cinque volte, e ogni volta mi toglievo uno o due bracciali-serpente, un anello, la cintura in metallo dorato, e ogni volta facevo scattare quell’allarme stridente e rabbioso. Dietro gli sportelli erano nervosissimi. Ma l’arma più grande è passata in sordina, senza scosse: il mio amore. Non l’hanno visto né misurato o presagito, e corroderà le loro difese come il veleno di un serpente letale!
Da quindici anni a questa parte le piccole prigioni di campagna si sono blindate, fortificate, elettrificate, sono dei veri e propri bunker automatizzati, è Kafka. Ovunque ci sono nuovi materiali disumani, metallici, sintetici, smaltati e insonorizzati. Le guardie sono raddoppiate, triplicate. Ti seguono e ti precedono a passi felpati, affrettati, nervosi, non parlano più, non respirano. I Carcerati li imbottiscono di calmanti, di neurolettici, e ci vuole un’energia sovrumana per rifiutare, per resistere ai sedativi, per conservare le proprie forze. I più si fanno intrappolare, diventano degli stracci. Qualcuno muore. Lentamente o all’improvviso, in preda a un attacco di malinconia. E io, per amore, sono tornata nell’underground umano. Mi corazzo di pazienza, di passione e di speranza. Portando ovunque con me, per precauzione, il missile dell’amore… carico di luce e distruzione, affamato di spazio.

In alto il mio spirito si protese, ma, subito, amore
lo tirò giù: dolore con più forza lo incurva;
così ho percorso della vita
l’arco e ritorno donde mi mossi.
HölderlinPoesia Corso della vita (nella traduzione di Giorgio Vigolo: Hölderlin, Poesie, Einaudi, Torino 1958, p. 26).

Published November 6, 2023
© Editions Gallimard, Paris, 2006
© Keller editore 2021


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