Le divers des cultures est le présent du monde from Moïse ou la Chine

Written in French by François Jullien

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Le divers des cultures est le présent du monde, à la fois son actualité et sa richesse. Moment fragile et fécond que le nôtre : le monde se croise suffisamment, désormais, pour que se rencontre sa diversité ; et celle-ci n’est pas encore enfouie sous le rouleau compresseur de l’uniformisation. — Ou bien ne serait-ce pas déjà trop tard : le Divers ne serait-il pas déjà perdu (le cri désespéré de Segalen) ? Mais ce Divers perdu à jamais pour le Voyageur, ne pourrions-nous le reconstruire encore dans la pensée ? Car il est vrai que ces ressources culturelles sont menacées comme le sont, de nos jours, tant de ressources de la nature. Déjà, la multiplicité des langues se voit réduire sous nos yeux, à vitesse accélérée, à la commodité du globish et de sa Communication généralisée sous la pression du marché mondial. Or, en même temps, de nouveaux nationalismes se font jour qui prétendent confiner les cultures dans des appartenances opiniâtres, revendiquant leur « identité » à coup de complaisants clichés et visant à l’impérialisme. De fait, l’un ne serait-il pas le corrélat de l’autre, comme si l’un pouvait compenser l’autre ? Mourrons nous sous l’ennui de l’un (la perte du Divers) ou la bêtise de l’autre (la revendication identitaire) ? Ou ne sera-ce pas sous le coup des deux, l’un portant l’autre à son revers ? Une chose, en conséquence, est sûre : une autre voie est requise qui défasse cette impasse dans laquelle l’humain tend à s’étioler, au lieu de se déployer ; qui dénoue ce noeud de contraintes, déjoue sa fatalité, et pose désormais l’inter-culturalité comme la dimension du monde – la dimension qui « fait monde ». Mais que signifiera « inter-culturalité » si l’on n’abandonne pas ce terme à son seul effet d’affiche ? Si l’on veut en faire le terme éthique et politique d’un commun avenir de l’humanité ? Car du culturel n’advient toujours, sait-on bien, que singulièrement : une langue, une époque, un milieu, une aventure de l’esprit, l’audace soudaine d’une pensée… Que doit donc impliquer cet entre d’ « entre » les cultures – comme aussi dans l’intra-culturalité d’une culture, si tant est qu’elle soit « une » – pour que s’y produise un vis-à-vis réflexif, opérant, inter-actif, permettant d’explorer les écarts de 5 ces singularités, de sorte que celles-ci, s’instaurant en regard, puissent commencer effectivement d’ « échanger » ? N’a-t-on pas parlé trop à l’aise du « dialogue » des cultures, contredisant le clash qui aujourd’hui menace, sans en sonder la condition de possibilité ? Car d’abord dans quelle langue se fera ce dialogue ? De là que cette question de l’inter-culturel intéresse désormais d’emblée la philosophie, positionnée qu’est celle-ci de droit, croit-elle, dans l’universel. Elle l’ « intéresse » en son coeur ou en son centre, ou mieux dans son « entre », comme le dit ce terme en latin : inter-esse, « être entre ». Et non pas de façon périphérique, marginale ou qu’on dira « comparative » – une telle comparaison reste extérieure, décorative et ne travaillant pas. La philosophie est appelée désormais à sortir d’Europe, par nécessité interne à sa vocation, à se hisser hors de sa langue et de son histoire, pour aller à la rencontre d’autres langues et d’autres pensées dont elle n’imagine pas les ressources de l’intérieur même de sa langue et de sa pensée. Qui pourrait contester que ce soit là une urgence, avant qu’une telle possibilité ne soit engloutie dans la pensée qu’on dit « mondiale » : non pas universelle, comme on le croirait volontiers, mais uniforme et standardisée ? Ces ressources venant d’ailleurs lui découvrent d’autres chemins possibles de la pensée ou, disons, d’autres configurations du pensable. Par suite, elles l’interrogent sur ce qu’elle ne pense pas à interroger. Non plus seulement sur ce qu’elle pense, mais sur ce qu’elle ne sait pas qu’elle ne pense pas, qu’elle ne pense pas à penser : à côté de quoi la philosophie est-elle donc passée ? Il y va là, pour la philosophie, de beaucoup plus que d’une critique ou d’un nouveau moment de son histoire. Car il s’agit là précisément, pour elle, de sortir enfin de son histoire, à la fois de sa connivence et de son atavisme. En lui donnant à se réfléchir en retour, de ce dehors, et d’abord sur la singularité de son avènement, ces ressources venues d’ailleurs l’incitent à sonder ses choix implicites, ses partis pris enfouis affleurant naïvement en « évidence » (la « lumière naturelle » de l’Âge classique), autrement dit son impensé : à quoi sa pensée sans le savoir est adossée – par là à remettre sa Raison en chantier. Tout au cours du XXe siècle s’est entrevu comme à l’orée, chez les plus grands, de Husserl à Merleau-Ponty et Derrida, que la 6 philosophie avait connu un destin « occidental » – mais que signifie alors « Occident » ? Et d’abord dans ces deux dimensions conjointes, de l’Être et du Logos, « onto-logie » et « logo centrisme » ? Une telle inquiétude avait déjà assailli Nietzsche, le premier philologue de la philosophie – Hegel se contentant, comme on sait, dans son Histoire de la philosophie, de laisser naître la philosophie en Orient (là où le soleil « se lève »…), mais pour ne la faire advenir effectivement qu’en Occident : au couchant, à l’heure où c’est la chouette de Minerve qui se lève et sous l’invention grecque du concept devenant le maître-outil de la pensée. Or, un nouveau temps maintenant commence, devant faire inter-venir activement ces langues et ces pensées venues d’ailleurs au sein du philosophable.

Published December 28, 2021
Excerpted from François Jullien, Moïse ou la Chine. Quand ne se déploie pas l’idée de Dieu, Éditions de l’Observatoire, Paris (to be published January 5, 2022)
© Éditions de l’Observatoire 2022

La diversità delle culture è il presente del mondo

Written in French by François Jullien


Translated into Italian by Chiara Bongiovanni

La diversità delle culture è il presente del mondo, la sua attualità e, al contempo, la sua ricchezza. Momento fragile e fecondo, il nostro: i popoli ormai si incrociano a sufficienza perché le loro diversità si incontrino; diversità non ancora cancellate dal rullo compressore dell’uniformazione. O è forse ormai troppo tardi e la Diversità è già perduta (il grido disperato di Segalen)? Ma questa Diversità che il Viaggiatore ha perduto per sempre, non potremmo ricostruirla di nuovo nel pensiero? Perché è pur vero che oggi queste risorse culturali sono minacciate proprio come molte risorse naturali. E mentre la molteplicità delle lingue si sta riducendo sotto i nostri occhi, a velocità accelerata e alla mercè del globish e della sua Comunicazione generalizzata sotto la pressione del mercato mondiale, si fanno strada anche nuovi nazionalismi, che pretendono di confinare le culture nel recinto di ostinate appartenenze, rivendicando la loro “identità” a colpi di facili cliché e aspirando all’imperialismo. In realtà, questi due fenomeni sembrano essere correlati tra loro, è come se si compensassero a vicenda. Moriremo sotto il peso della noia del primo (la perdita della Diversità) o schiacciati dalla stupidità del secondo (la rivendicazione identitaria)? O sotto il peso di entrambi, visto che sono due facce della stessa medaglia? Una cosa, pertanto, è certa: è necessaria una terza via che ci sottragga al vicolo cieco in cui l’umano tende a svanire invece di dispiegarsi; una via che sciolga questo groviglio di costrizioni, ne elimini la fatalità e presenti d’ora in poi l’interculturalità come dimensione del mondo: la dimensione che “fa mondo”. Ma che cosa significherebbe “interculturalità” se anziché abbandonare questo termine al valore di un semplice slogan, decidessimo di trasformarlo nel termine etico e politico dell’avvenire comune dell’umanità? Perché il culturale, come ben sappiamo, si manifesta sempre e soltanto singolarmente: una lingua, un’epoca, un ambiente, un’avventura dello spirito, l’audacia improvvisa di un pensiero… Che cosa deve dunque implicare questo tra del “tra” le culture – e dell’intra-culturalità di una cultura, ammesso che sia “una” sola – perché diventi il luogo di un confronto reciproco, operante, interattivo, che permetta di esplorare gli scarti delle singolarità, in modo che queste singolarità, poste l’una di fronte all’altra, possano cominciare effettivamente a “scambiarsi”? Non abbiamo forse parlato troppo alla leggera di “dialogo” tra le culture, contraddicendo il clash che oggi le minaccia, senza sondarne la condizione di possibilità? E innanzitutto, in che lingua avverrà questo dialogo? Ne consegue che la questione dell’interculturale ora all’improvviso interessa la filosofia, posizionata com’è di diritto – o così almeno crede – nell’universale. Una questione che la “interessa” nel cuore o nel centro, o meglio ancora nell’“inter”, come lo dice la parola stessa in latino: inter-esse. E non in modo periferico, marginale o, per così dire, “comparativo” – un confronto simile rimane esterno, decorativo e inoperante. Adesso la filosofia è esortata a uscire dall’Europa, per una necessità interna alla sua stessa vocazione, e a protendersi dal suo linguaggio e dalla sua storia verso l’incontro con altre lingue e altri pensieri di cui non immagina le risorse dall’interno dei propri. E chi potrebbe negarle questa urgenza, prima che una tale possibilità sia risucchiata dal cosiddetto pensiero “mondiale”, non universale come si vorrebbe tanto credere, ma uniforme e standardizzato? Queste risorse provenienti da altrove mostrano alla filosofia altre possibili vie di pensiero o, per meglio dire, altre configurazioni del pensabile, e quindi la interrogano su ciò che da sola non pensa a indagare. Non più soltanto su ciò che pensa, ma su ciò che non sa di non pensare, su ciò che non pensa a pensare. Rispetto a cosa la filosofia sarebbe dunque tramontata? Per la filosofia qui è in gioco molto più di una critica o di un nuovo momento della sua storia, poiché per lei si tratta proprio di uscire finalmente dalla sua storia e al tempo stesso dalla sua connivenza e dal suo atavismo. Restituendole dall’esterno spunti di riflessione su di sé e soprattutto sulla singolarità delle sue origini, queste risorse venute da altrove la incitano a indagare sulle sue scelte implicite, i suoi pregiudizi più profondi, che affiorano ingenuamente nell’“evidenza” (il “lume naturale” dell’Età classica), ovvero sull’impensato che sorregge inconsapevolmente il suo pensiero – e, di conseguenza, a rielaborare la sua Ragione. Per tutto il Ventesimo secolo si è intravisto sul finire, nei più grandi, da Husserl a Merleau-Ponty e a Derrida, come la filosofia avesse conosciuto un destino “occidentale”. Ma quale sarebbe allora il significato di “Occidente”? E soprattutto in queste due dimensioni congiunte, dell’Essere e del Logos, “onto-logia” e “logo-centrismo”? Una simile inquietudine aveva già tormentato Nietzsche, il primo filologo della storia della filosofia. Hegel invece, come è noto, si è accontentato, nella sua Storia della filosofia, di lasciar nascere la filosofia in Oriente (là dove “si leva” il sole), per poi farla effettivamente realizzare in Occidente: al tramonto, nell’ora in cui a levarsi è la nottola di Minerva, e sotto il segno dell’invenzione greca del concetto che diviene lo strumento principe del pensiero. Ma comincia ora un tempo nuovo, che deve fare inter-venire attivamente lingue e pensieri venuti da altrove in seno al filosofabile.

Published December 28, 2021
© Éditions de l’Observatoire 2022
© Specimen 2021


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